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Le Dakota du « Dakota », récit d’une restauration

Melsbroek, le 24 septembre 2015. Le centre de documentation Dakota, créé en 1992, et devenu asbl en 1995, veille à la conservation du patrimoine du 15è Wing et préserve quelques avions emblématiques de cette unité. Après le C-119 (récupéré en 1995) et le Pembroke (arrivé en 1998), il manquait l’avion qui a donné son nom au club : un Dakota, dont pas moins de 41 exemplaires ont été mis en service à la Force Aérienne Belge, le dernier étant retiré en janvier 1976. Cette lacune n’a été comblée qu’en mars 2011 avec l’arrivée du DC-3 LX-DKT de Legend-Air, récupéré après de longues années à l’abandon sur le tarmac de l’aéroport d’Ostende-Middelkerke et dont le déménagement et l’historique ont à l’époque fait l’objet d’un reportage détaillé dans Hangar Flying. Le « Dakota Club » du 15è Wing de Melsbroek avait fait l’objet d’un reportage paru en 2013 à l’occasion du soixante-cinquième anniversaire du 15è Wing.
Après quatre années d’efforts, la restauration du DC-3 du Dakota Club, entamée en 2011, est maintenant terminée et a fait l’objet d’une cérémonie d’inauguration à la caserne « Groenveld » à Melsbroek le 24 septembre 2015.
 
Enfin terminé, le DC-3 du Dakota est inauguré dans les couleurs d’un ancien C-47 de la 20ème Escadrille et arbore fièrement sur le nez l’insigne du Sioux bleu. 
 
L’historique d’un sauvetage
Le récit de ce sauvetage commence en 2002 par les recherches d’un DC-3 pouvant être exposé à côté du C-119 et du Pembroke, pour compléter utilement l’historique de la flotte du 15è Wing.
 
En 2003 le Dakota Club apprend qu’un DC3 dans un état pitoyable est garé depuis plusieurs années sur un parking éloigné de l'aéroport  d’Ostende. L’avion de Legend-Air a été projeté contre le Boeing 707 Z-WKV de Seagreen lors d’une tempête dans la nuit du 20 au 21 juillet 1992 et se détériore inexorablement, bloqué par un conflit juridique. La réponse à une lettre avec la demande de pouvoir acheter ce Dakota pour un Euro symbolique, envoyée au Ministre des Communications de l’époque, Johan Vandelanotte, donne peu d'espoir: l'avion à été saisi par la Justice dans un dossier où une solution rapide est peu probable.
 
Photographié lors d’un refueling chez Abelag en décembre 1991, le LX-DKT de Legend-Air.
 
Six ans plus tard, en juillet 2009, le général Terrasson, à l’époque « patron » du « Brussels Air Museum », qui suivait ce dossier, fait savoir  que le DC3 à été proposé au VLOC (Vlaams Luchtvaart Opleiding Centrum), situé sur le site de l’aérodrome d’Ostende.  Mais Monsieur Becue, un des dirigeants de la KHBO (Katholieke Hogeschool Brugge-Oostende, dont l’établissement ostendais organise des cours de formation de personnel technique aéronautique), est d'avis que le DC3 fait partie du patrimoine aéronautique Belge, et propose de le transférer à l'asbl Dakota, qui pourrait ensuite le restaurer, l'entretenir  et l'exposer dans un cadre adéquat au grand public.
 
Contact est pris avec l’Airside Ops Manager de l’aéroport d’Ostende, Tom Robeyn. Un premier rendez-vous avec le trio Terrasson-Hoeben-Vermeersch a lieu le 20 juillet 2009. Ils examinent l’avion, mis « à la chaîne » depuis 1992, et donc fort détérioré par 17 années d’exposition aux intempéries de la côte belge. Le train d’atterrissage est fortement corrodé, le cockpit a été pillé et de nombreux composants manquent, dont une hélice. Par contre, les deux moteurs et les sièges passagers sont stockés dans un hangar. Le président Hoeben fait rapport aux membres et l’équipe de restauration s’enthousiasme et va inspecter l’appareil à Ostende le 17 août 2009 afin d’évaluer le travail et les possibilités de transport vers Melsbroek.
 
Christian 'Canard' Vandersleyen, fondateur et commandant de bord chez Legend-Air, retrouve “son” Petit Prince vingt ans après.
 
Faisant toujours l’objet d’une saisie, l’avion ne peut pas être donné à l'asbl Dakota. Mais d'après le service juridique de l’Aéroport Ostende-Bruges, il n'y aurait aucune objection à ce que l'appareil soit placé dans un autre endroit en Belgique, par exemple à Melsbroek. Ceci est déjà un premier pas. Mais il faut contacter le propriétaire (Legend-Air, sous curatelle) et l’informer que l’association est prête à prendre gratuitement l’appareil en charge et à le conserver.
 
En février 2010, le Département Mobilité et Travaux Publiques du Gouvernement Flamand informe l’association que le curateur de Legend-Air est d'accord de déplacer l'avion à Melsbroek. De plus, il veut bien considérer de céder ses droits de propriétés sur cet appareil pour autant que le bénéficiaire prenne en charge les frais de déplacement.
 
Organisation du transport et recherches de pièces
Entretemps, le président de l’asbl Dakota, le général e.r. René Hoeben, a entamé des contacts informels avec le 15è Wing et Comopsair afin d’obtenir l’assistance des militaires pour un transport exceptionnel. Un dossier formel est envoyé en avril 2010 au Ministre de la Défense via le 15è Wing. L’accord du cabinet est signifié à Comopsair le 5 février 2011. La section « Flight Aircraft Recovery » de Beauvechain est désignée pour aider les bénévoles de l’asbl Dakota dans le démontage du DC-3 à Ostende, et ensuite dans son transport vers Melsbroek. Parallèlement, il est demandé au Musée Royal de l’Armée (MRA) de prendre le DC-3 à son inventaire (tout comme le sont le C-119 et le Pembroke). Le 22 mars 2010, Dominique Hanson, directeur-général du MRA, confirme son accord : le Dakota fait désormais partie du patrimoine national.
 
Deux « anciens » parmi les invités : le Major Avi Backaert, qui fut l’instructeur du Roi Baudouin, et Jacky Vandemeulebroeck, qui pilota sur DC-3
 
Un inventaire des pièces manquantes est établi par l’équipe de restauration, les principales étant une hélice, deux capots moteurs et un bout d’aile. Jonas Van Hellemont, commandant de bord C-130 au 15è Wing, vole pendant trois semaines au Congo pour la MONUC, et sur chaque aérodrome examine les possibilités, de nombreux DC-3 y étant encore exploités ou abandonnés. Michel Huart, spécialiste de l’aviation congolaise et membre du Dakota, effectue des recherches dans le monde entier via Internet. Afin de pouvoir suivre toutes ces pistes et engager les contacts nécessaires, le commandant en second du 15è Wing, le colonel Marc Philips, qui vient d’être admis à la pension, accepte d’assurer cette tâche. Il entre en contact avec le Musée de Merville qui avait procédé à une opération similaire pour rapatrier un DC-3 de Bosnie vers leur musée (www.the-snafu-special.com/.) et qui fera bénéficier les volontaires du Dakota de l’expérience précieuse de son équipe.
 
Le démontage
Entre février 2010 (accord juridique) et février 2011 (accord pour le transport), les bénévoles ne restent pas inactifs. De mi-juillet et mi-septembre 2010, les membres du « restoration team » (Jean Dries, Georges Bero, Jean Lefebure, Dany Van Oostveldt, José Dechambre, Carlo Pittoors et Raf Horemans) travaillent plusieurs jours sur l’aéroport d’Ostende. Tous les sous-ensembles transportables par camion (notamment les deux moteurs, les sièges passagers, les ailerons et les gouvernes de profondeur) sont acheminés vers Melsbroek. Les bénévoles s’attellent ensuite à la préparation du démontage. Des centaines de boulons doivent être dévissés, les plus rouillés au moyen d’une meule. Le plancher de la cabine est démonté. Pour le transport, le fuselage doit être dissocié de la partie centrale des ailes. Sans documentation technique, ce sont les conseils avisés des gens du Musée de Merville qui s’avèrent les plus utiles.
 
Photographié en janvier 2013, le Dakota est encore en morceaux, mais a déjà revêtu la livrée bleue de la 20è Escadrille.
 
Il faudra néanmoins attendre de recevoir confirmation officielle du support de la Défense pour disposer d’une grue nécessaire pour le démontage des quatre réservoirs de carburant et pour désolidariser le berceau du fuselage. La semaine du 28 février, l’avion est démonté plus avant avec le support de la Défense. Semaine intense pour les membres du « restoration team » qui, avec l’aide du « Flight Aircraft Recovery » et d’une équipe du 11è Génie avec leur grue Grove, travaillent à dissocier les grands sous-ensembles de l’avion. Les deux ailes sont enlevées le soir du premier jour. Le lundi 7 mars 2011, le fuselage est chargé sur le premier des quatre camions affectés à ce transport exceptionnel. Les trois camions suivants sont chargés avec les deux sections de l’aile centrale, le wing box (de loin la pièce la plus lourde) ainsi que la section de queue horizontale avec une hélice. C’est vers 23h00 que le convoi se met en route. Le Dakota de Legend-Air quitte enfin l’aérodrome où il se détériorait depuis 19 ans, destiné à une remise en forme et à un destin plus glorieux. Il arrive à la caserne Groeneveld peu après 2 heures du matin et est déchargé avec beaucoup de précautions à côté du C-119. Depuis, le 8 mars 2011 a été décrété « Dakota-day » par l’asbl Dakota, un point culminant depuis la fondation par Jo Huybens en 1992, qui coïncide par un hasard avec l’année de la mise sous scellé du DC-3 à l’aérodrome d’Ostende.
 
La restauration à Melsbroek
Depuis son arrivée à Melsbroek, le DC-3 de Legend-Air a fait l’objet d’un vaste chantier de remise en état. Les bénévoles du « restoration team » se dévouent sans compter, à raison d’au moins deux journées par semaine. Mais ils doivent faire face à de nombreuses difficultés : trouver les pièces manquantes, réparer certaines parties de l’avion.
 
En août 2013, l’avion prend déjà meilleure forme, mais n’a pas encore reçu ses moteurs.
 
Le choix des couleurs suscite des discussions animées, deux escadrilles ayant opéré le Dakota au sein du 15è Wing : la 20ème, avec comme insigne le Sioux bleu, et la 21è avec le Sioux rouge…Etant donné que le Pembroke exposé est aux couleurs rouges de la 21ème , et le C-119 aux couleurs vertes de la 40ème, la décision est de compléter la collection par un avion aux couleurs bleues de la 20ème, et le choix se porte sur une décoration aux marques du K-1 OT-CWA.
 
Les aides extérieures
Un vaste mouvement de solidarité permet de bénéficier de diverses aides extérieures plus que bienvenues. La SABCA Gosselies construit et répare certains éléments cruciaux de l’avion. Une école technique toute proche,  la ZAVO (Zaventem’s Vrij Onderwijs afdeling Vliegtuigtechnieken), prête une vingtaine d’étudiants répartis en trois années scolaires qui viennent aider à la restauration dans le cadre d’un stage de formation.
 
Poly Stevens et Karl Kern découvrent le brevet de membre d’honneur du Dakota remis au président de KRN Aviation pour sa contribution à la restauration du ‘OT-CWA’.
 
Last but not least, l’association peut compter sur la générosité d’un citoyen américain contacté par Poly Stevens, « ancien » du 15è Wing. Karl Kern, President de KRN Aviation Services, recherche des pièces manquantes (engine cowlings des deux moteurs, wing tip et air intakes & exhaust) qu’il trouve à Denver (Colorado). Il les expédie à sa base de Chandler (Arizona), organise le nettoyage, l’emballage et la livraison au Belgian Supply Office in Washington, DC, qui les fait transporter en
C-130 vers Melsbroek. Et deux mois plus tard, il fait don au « Dakota » de 14 instruments de cockpit manquants. Et pour paraphraser le discours de remerciements du général Hoeben «  and all he wanted from us was a smile.”
 
Le cockpit magnifiquement restauré à l’aide d’instruments de bord généreusement offerts par KRN Aviation. Les mentions écrites sur le tableau de bord sont encore en français, souvenir de la longue carrière de l’avion dans l’hexagone.
 
La cérémonie d’inauguration a été l’occasion pour le président Hoeben de remercier tous ceux qui ont aidé à la réalisation de ce magnifique projet de sauvegarde d’un avion emblématique, témoin des débuts de notre aviation militaire de transport. Outre les volontaires, qui ont travaillé sans relâche pendant ces quatre dernières années, il a remercié et remis en signe d’appréciation pour leur contribution à l’effort collectif, des diplômes d’honneur de l’association à Domenique Bruynincks, Directeur Pédagogique du ZAVO, et à Karl Kern, qui a fait tout spécialement le déplacement depuis l’Arizona. Le verre de l’amitié qui a suivi a permis de nombreuses retrouvailles dans le cadre accueillant du local du club dans la caserne Groeneveld du 15è Wing.
 
Le président du club, le général aviateur e.r.René Hoeben, et le chef de corps du 15è Wing, le colonel aviateur Mollet, dévoilent la stèle commémorative qui rend hommage à tous ceux qui ont contribué à l’entreprise de restauration. 
 
Historique des deux OT-CWA
Le « vrai » OT-CWA K-1 (sn 15056-26501) a été livré en novembre 1944 à l’US Air Force avec le matricule 43-49240, et est devenu militaire belge en octobre 1946.Il fut brièvement loué à la Sabena comme OO-SMA d’octobre 1951 à novembre 1953, avant de revenir au 15è Wing pour qui il opéra au Congo de janvier 1954 à 1960. Il est retiré du service et stocké à Koksijde en décembre 1973. On le retrouve exposé à Diest en 1977, puis ensuite à Lichterveld d’où il est acquis en septembre 1987 par Dakota Unlimited. Il sera utilisé pour le film « Sword of Honour 2000 » en mai 2002 et peint comme « FL586 AI » de la Royal Air Force. Son épave est depuis à l’abandon sur l’aérodrome de North Weald en Angleterre.
 
Retiré du service en 1973, le « vrai » OT-CWA K-1 fut un moment exposé comme monument à Gits, près de Lichtervelde, avec les inscriptions « Turbo Hoet », avant de terminer sa carrière en Angleterre en 2002 comme vedette d’un film de guerre sous de fausses couleurs RAF. Son fuselage à l’abandon est encore visible sur l’aérodrome de North Weald.
 
Le LX-DKT (sn 10253) , qui est maintenant repeint aux couleurs du K-1 OT-CWA, a été livré comme C-47A Skytrain à l’US Army Air Force avec le serial 42-24391 en septembre 1943.D’octobre 1943 à fin août 1944, il est en service au 8th Troop Carrier Squadron de la 12è Air Force, stationnée d’abord en Algérie, puis en Italie. Il devient  français en août 1949 (F-BEIG) et sert d’avion de calibration au sein du SGAC (Secrétariat Général de l’Aviation Civile).
 
Après sa démobilisation de l’USAAF, le futur LX-DKT est utilisé par le SGAC français comme avion de calibration sous les marques F-BEIG (photo Jacques Barbé.)
 
Le F-BEIG est ensuite opéré par Normandie Air Service et est photographié à Anvers en août 1981.
 
Vendu à M. Audray en 1978, il est loué à Bretagne Air Service, et ensuite à Normandie Aero Services en 1981. En novembre 1984, il passe à Stellair qui le baptise « Le Petit Prince » en hommage à Antoine de Saint-Exupéry. Un groupe belge de passionnés, dirigé par Freddy Van Dyck,  rachète l’avion en octobre 1989 avec pour objectif de le repeindre dans les couleurs de la Sabena de 1956 avec l’immatriculation OO-AUL. Essayer de faire enregistrer un « old timer » en Belgique s’est révélé une mission impossible : pas de statut spécial pour avions historiques et donc obligation de le conformer aux mêmes règles qu’un avion de transport public… Une nouvelle société belgo-luxembourgeoise, Legend-Air, sponsorisée par le Diners Club, est créée notamment par Christian Vandersleyen (surnommé « Canard ») avec pour but l’organisation de vols « nostalgiques ».L’appareil est alors immatriculé au Luxembourg (LX-DKT).En juillet 1992, le DC-3 est victime d’une grosse tempête sur l’aéroport d’Ostende et est projeté contre un Boeing 707, provoquant de nombreux dégâts et son immobilisation qui entrainera la faillite de Legend-Air.
 
Guy Viselé