Quand l’hélice se barre, faut se poser dare-dare !

Le V29 après son atterrissage forcé à Faulx-les-Tombes le 17 août 1967 suite à la perte de son hélice en vol. (Via Marcel Baudot)

Bruxelles, février 2020. Le télescopage de certains événements du passé peut susciter une nouvelle approche, en l’occurrence celle de trois incidents aériens qui ont plusieurs choses en commun.

Tout d’abord, il y a l’avarie commune à trois avions, à savoir la perte de l’hélice en vol, incident grave maîtrisé par trois pilotes exceptionnels durant le second semestre 1967, en outre, les trois appareils en question étaient deux Stampe & Vertongen de la Force Aérienne Belge et le prototype du Stampe & Renard SR7. Examinons les cas de plus près.

Un SV4 à l’hélice vagabonde

Le 17 août 1967, un jeune pilote de la deuxième escadrille de Florennes, le Lieutenant Aviateur Michel Mandl, avait pour mission d’aller à Bierset et d’en ramener un F-84F Thunderstreak. L’adjudant en charge des vols goupilla un transport convenant à la situation en appelant un de ses amis moniteurs à l’Ecole de Pilotage Elementaire à Gossoncourt, l’Adjudant Aviateur Edgard Auspert qui accepta « la mission » et vint atterrir à Florennes pendant l’heure de midi. Le Lieutenant Michel Mandl (futur Lieutenant-général et chef d’état-major de la Force Aérienne) se glissa à la place arrière de l’SV4 moteur tournant. Dans le poste avant, Edgard Auspert entamait déjà le roulage vers la piste et décolla sans perdre de temps pendant que Michel Mandl essayait de caser son parachute dorsal dans un habitacle étroit et prévu pour un parachute de siège… mais l’élément le plus contraignant fut que la prise de son casque de vol ne rentrait pas dans celle de l’SV4, empêchant toute communication radio entre pilotes. Après le passage de la Meuse, l’appareil se cabra, fit demi-tour en descente quand le pilote fit signe à son passager de resserrer les sangles de son harnais et mit l’avion en glissade sur l’aile pour le poser sans casse dans une petite prairie de Faulx-les-Tombes. Cet SV4, avait perdu son hélice qui fut retrouvée peu après l’incident par le Commandant de la gendarmerie de Marche lors d’une promenade à cheval.

Cet SV4 immatriculé V29 fut retiré du service en 1970 et vendu par les Domaines à Coxyde et acquis par un groupe de quatre pilotes gantois dont Guy Vanderlinden; ceux-ci l’immatriculèrent OO-GWR mais il reçut promptement l’immatriculation OO-GWB. C’est dans cette posture qu’il fut racheté par Danny Cabooter qui l’intégra au Stampe Museum d’Anvers-Deurne dans la livrée des SV4 militaires, à savoir tout argent avec bandes jaunes d’ailes et de fuselage. C’est dans cette guise qu’il fut acquis pour effectuer en fin 2016 une course de biplans antiques partant de la Crète vers le Cap de Bonne Espérance en Afrique du Sud.

Le V29 après son atterrissage forcé à Faulx-les-Tombes le 17 août 1967 suite à la perte de son hélice en vol. (Via Marcel Baudot)
Réunis pour le vol commémoratif des quarante ans de l’incident, de gauche à droite: le Lieutenant-général Aviateur e.r. Michel Mandl, Danny Cabooter, Directeur du Stampe Museum et l’Adjudant Aviateur e.r. Edgard Auspert. (Photo Michel Mandl)
Le Stampe & Vertongen SV4B immatriculé V29 en vol en région anversoise le 5 juin 2011. (Photo Jean-Pierre Decock)

Un SV4 en rade à Calais

Le Lieutenant Aviateur Paul « Chris » Christiaens était instructeur à l’Ecole de Pilotage Elémentaire (EPE.) Cette unité avait monté un duo acrobatique sur Stampe & Vertongen SV4B dès 1965. Celui-ci était constitué de deux avions volant en miroir avec l’avion au-dessus volant sur le dos et celui du dessous volant sur le ventre, les deux s’étageant comme si chaque appareil se voyait dans un miroir. Cette équipe connut un franc succès dans les meetings en Belgique, mais également à l’étranger où sa popularité était telle que les pilotes de Gossoncourt ont rapidement dû refuser bon nombre d’invitations.

Démonstration de vol en miroir des SV4B; le V18 est piloté par le Lieutenant Aviateur Paul « Chris » Christiaens. (Photo Force Aérienne Belge)
Paul « Chris » Christiaens et l’hélice vagabonde du V18 en septembre 1967 à Calais. (Photo Paul Christiaens)

C’est en 1967, suite à la mutation de l’un des deux pilotes (en l’occurrence le Lieutenant Aviateur Léo Lambermont qui deviendra le leader de la patrouille des Diables Rouges sur Fouga Magister) que Paul Christiaens rejoignit le Capitaine Aviateur Jean Feyten pour reformer l’équipe acrobatique qui n’avait pas encore pris le nom de « Les Manchots ». Leur numéro était unique et sans équivalant. La lenteur et la maniabilité de l’SV4B aux mains de pilotes virtuoses captivaient le public qui pouvait voir évoluer les avions se superposant, comme si un aimant invisible les unissait l’un à l’autre, dans les limites d’un aérodrome.

C’est au retour d’une présentation en Grande-Bretagne, le 17 septembre 1967 et alors qu’il venait de traverser la Manche sur le V18, que l’appareil de Paul Christiaens fut quitte de son hélice quand celle-ci se détacha en virevoltant vers le sol juste au-delà des plages de Calais. Chris Christiaens eut recours à toute sa science du pilotage et posa habilement son V18 dans un champ qui venait d’être moissonné sans causer d’autres dégâts. Des gamins des environs retrouvèrent bien vite l’hélice baladeuse et la ramenèrent à l’avion entouré de badauds et placé sous surveillance de la gendarmerie. Il s’avéra, après enquête, que c’était le bris du vilebrequin d’un nouveau type façonné en alliage légers qui fut la cause de la séparation de l’hélice de l’arbre moteur.

Cette manœuvre talentueuse valut à son pilote Paul « Chris » Christiaens un « green endorsement », en d’autres mots les félicitations pour un good show émanant du Chef d’Etat-major, le Lieutenant-général Aviateur Jean Ceuppens.

Par ailleurs, « Chris » Christiaens et ses congénères furent fréquemment invités à se rendre à la tribune royale à la fin des meetings aériens afin d’y recevoir les félicitations du Roi Baudouin Ier, lequel portait un grand intérêt à l’aviation et qui devint lui-même pilote d’un bimoteur Aero Commander au début des années soixante du siècle dernier.

Le Stampe & Vertongen SV4B V18 a récemment été remis en état de vol et fait partie de la collection du Stampe Museum à Anvers-Deurne.

Le V18 amputé de son hélice a rapidement ameuté les badauds de Calais; à l’arrière-plan, « Chris » Christiaens devise avec les gendarmes français. (Photo Paul Christiaens)
Dessin d’un mécano caricaturiste à ses heures offert à « Chris » Christiaens en clin d’œil à sa mésaventure. (Photo Paul Christiaens)

Quand l’hélice du SR7 vit sa vie…

Le Stampe & Renard SR7 était le dernier projet de l’ingénieur Alfred Renard. Ce monoplan biplace à train fixe était le digne successeur de l’SV4B et démontra brillamment son potentiel d’avion d’acrobatie aux mains du fameux pilote français Léon Biancotto. Celui-ci fut le vainqueur à plusieurs reprises du Lockheed Trophy britannique que l’on considérait comme le championnat d’Europe d’acrobatie ainsi que le détenteur de records mondiaux sur SV4 et SR7.

A la demande du constructeur, l’Adjudant Aviateur Alex Janssens effectua plusieurs vols avec le prototype de Stampe & Renard SR7. Alex Janssens était un pilote démonstrateur du Stampe & Vertongen SV4bis reconnu pour ses prouesses acrobatiques et l’un des pilotes parmi les plus talentueux de sa génération. Il effectuait un vol le 19 octobre 1967 à bord du SR7 immatriculé OO-SRZ aux environs de Namur lorsque son hélice se détacha de l’avion et tomba en caracolant jusqu’au sol. L’Adjudant Alex Janssens survolait alors le village d’Evelette (Ohey) et choisit prestement un endroit pour se poser en catastrophe sur ce terrain pentu semé de zones boisées. Un petit champ fut bientôt repéré et Alex Janssens s’y posa sans casse.

L’Adjudant Aviateur Alexandre Janssens tient l’hélice de l’OO-SRZ perdue, mais vitre retrouvée, près du SR7 posé en catastrophe en octobre 1967. (Via Georges Lecomte)
Posé de main de maître entre les bosquets, le SR7 d’Alex Janssens a suscité la curiosité des habitants d’Evelette. (Via Georges Lecomte)

L’hélice fugueuse fut très vite retrouvée par des enfants du coin et fut récupérée par le constructeur Alfred Renard qui la fit restaurer pour l’offrir à Alex Janssens afin de le remercier d’avoir sorti son prototype intact à l’issue de cet incident qui aurait pu prendre une tournure plus dramatique, n’eut été la virtuosité d’un pilote tel qu’Alex Janssens.

A la fin des années 60 du siècle dernier, la Force Aérienne Belge devait remplacer son avion école de base SV4B. Stampe & Renard proposèrent le SR7, mais c’est le SIAI Marchetti SF260 qui fut retenu, lequel vient de franchir le cap des cinquante ans de service à la Force Aérienne.

Depuis 1978, le SR7 fait partie de la collection d’avions du Brussels Aviation Museum exposée dans le grand hall du War Heritage Institute au Cinquantenaire.

L’unique prototype du SR7 vu en 1967 sur le tarmac de la SABCA à l’aérodrome de Gosselies. (Photo AELR)

Ces trois cas mettent en exergue les qualités de pilote exceptionnelles d’aviateurs belges aux commandes des légendaires Stampe construits en Belgique qui, ces pilotes ont fait preuve d’un « outstanding airmanship » !

Jean-Pierre Decock

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Jean-Pierre Decock

Jean-Pierre Decock

Brevet B de vol à voile en 1958. Pilote privé avion en 1970. Totalise 600 heures de vol dont 70 d’acro. Un œil droit insuffisant empêche toute carrière dans l’aviation. (Co-)Auteur et traducteur de 41 ouvrages d’aviation publiés en 4 langues depuis 1978. Compétences: histoire, technique et pilotage (aviation civile, militaire ou sportive).

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