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Une figure de l’aviation générale belge disparaît

Grimbergen, le dimanche 23 juin 2013. Dans l’après-midi, Jacques Baudillon était terrassé par une thrombose au cerveau. Bien connu dans les milieux de l’aviation générale belge, et en particulier par les personnes et pilotes oeuvrant pour Aviation Sans Frontières, Jacques Baudillon était incontestablement une figure de l’aviation belge appréciée par les très nombreux propriétaires d’avions qui étaient clients de ses ateliers à l’enseigne d’Euro-Sky implantés en zone sud de l’aérodrome de Grimbergen.
 

Jacques Baudillon dans son bureau chez Euro-Sky le 16 octobre 2012 avec le sympathique sourire qui lui était propre. (Photo Paul Van Caesbroeck)

 
« Arpète » à ses débuts
Résolument Belge d’adoption, Jacques Baudillon était cependant de nationalité française, car il avait vu le jour à Andilly-les-Marais en Charente-Maritime en 1950. Il devint « Arpète », c'est-à-dire élève de l’école technique de l’Armée de l’Air à Saintes durant l’année académique 1965-1966. Il poursuivit sa formation à l’école des mécaniciens de Rochefort et devint mécano spécialisé sur les bimoteurs Douglas C-47/DC-3 et Beech D-18/C-45 (la fameuse « bichette » pour les aviateurs français). Muté à Villacoublay, il intervint sur ces deux types de machines jusqu’à leur retrait du service. Il se consacra ensuite essentiellement à l’entretien deuxième échelon des Max Holste MH 1521 Broussard, le gros monomoteur français qui connut son heure de gloire lors de la guerre d’Algérie, célébrée par le grand as Pierre Clostermann dans son livre « Appui-feu sur l’oued Hallaïl », ainsi que de nombreuses heures de servitude au sein des SLVSV (section liaison et vol sans visibilité) de chaque escadre de l’Armée de l’Air jusqu’à la fin des années 80.
 

Le capot moteur de ce Piper Cherokee a été enlevé, découvrant son gros moteur Lycoming flat twin de six cylindres. (Photo Paul Van Caesbroeck)

 
Il effectua de nombreux séjours en Afrique lors de sa période de service à l’aviation militaire, mais le salaire des mécaniciens à l’armée n’était guère plantureux et Jacques Baudillon envisagea, à l’instar de nombreux camarades, d’aller valoriser ses talents à meilleur prix dans le civil.
 

Complètement révisé, ce SIAI Marchetti SF260 devait partir pour les USA le lendemain. (Photo Jean-Pierre Decock)

 
La Belgique, pourquoi pas?
Les propositions de travail bien rémunéré en Afrique étaient fréquentes mais Jacques Baudillon avait envie de voir les contrées situées au nord de la France qu’il ne connaissait pas du tout et qu’il avait hâte de découvrir. Parmi les possibilités qui lui étaient offertes, il opta pour un contrat de mécano qu’il signa en 1974 avec une petite société opérant à Grimbergen et qui était gérée par Robert Zimmerman. L’aviation générale belge étant ce qu’elle est, il se vit contraint de travailler tour à tour pour différentes sociétés d’entretien des avions légers, la dernière étant RODO, une entreprise d’une certaine envergure dans le secteur et dont les ateliers étaient établis à Grimbergen au moment où le gouvernement flamand voulut fermer l’aérodrome en 1992. Du reste, il fut fermé durant tout le mois de mai 1992, mais les activités de RODO purent se poursuivre sans handicap sérieux, dans la mesure où seuls les appareils venant pour révision étaient autorisés à atterrir à Grimbergen, Jacques Baudillon actant alors comme commandant d’aérodrome. L’aérodrome fut maintenu à Grimbergen, bien que sa surface fut réduite de plus de moitié. La firme RODO fit faillite, mais Jacques Baudillon ne se laissa pas abattre pour autant.
 
Euro-Sky
Face à une situation de prime abord désastreuse, Jacques Baudillon et son collègue de longue date chez RODO, Dominique Voortman, s’associèrent pour fonder la SPRL/BVBA Euro-Sky qui reprit le hangar et le fonds de commerce de la défunte société en 1994.
 
Euro-Sky oeuvra depuis lors pour de nombreux propriétaires d’avions privés, dont Robert Minnoye (décédé en juin 2012) à qui appartenait l’Aeronca Champion OO-MDM qui était superbement entretenu chez Euro-Sky, c’est l’un parmi les plus anciens avions inscrits au registre belge et toujours en état de vol de nos jours. La clientèle comptait également de nombreuses écoles de pilotage telles que GEMS et BFS, mais aussi des aéro-clubs, notamment l’aéro-club Sabena et le vliegclub Grimbergen. Aviation Sans Frontières (ASF) est un client important et qui sort résolument des sentiers battus pour Euro-Sky qui effectua l’essentiel des révisions et renouvellements des certificats de navigabilité du matériel volant dans ses ateliers de Grimbergen, mais effectua aussi les interventions urgentes sur le terrain. En ce qui concerne ASF, les zones de travail couvrent l’Afrique sub-saharienne (Tchad, sud Soudan, Niger et autres) et équatoriale (Congo) ou orientale (Somalie) dépourvus de toute infrastructure lourde en matière de réparation d’avions.
 

Dans le hangar d’Euro-Sky, plusieurs avions à divers stades de leur inspection avec, à l’avant-plan, un Cessna 172 immatriculé au Tchad. (Photo Paul Van Caesbroeck)

 
C’et ainsi que Jacques Baudillon était régulièrement sollicité pour intervenir à N’Djamena au Tchad et dans l’est du Congo, dans cette zone où les groupes armés de divers bords pullulent et se combattent malgré la présence de l’ONU. C’est exactement le type de situation nécessitant une activité soutenue des ONG (organisations non gouvernementales) et ASF en est une parmi le plus présentes. Jacques Baudillon décrivait l’une de ses interventions laconiquement en disant que le vendredi il embarquait à Bruxelles à bord d’un vol à destination de Kigali pour travailler sur un avion d’ASF opérant à Goma dans le nord-est du Congo; son retour à Bruxelles s’effectuait le vendredi suivant. Dès le lendemain, il sautait dans le Thalys pour rejoindre Roissy et attraper un avion à destination d’Ouagadougou en Haute-Volta pour une nouvelle intervention qui lui permit toutefois de rentrer à Bruxelles dès le mercredi suivant.
 

Sur le tarmac devant le hangar d’Euro-Sky, le Cessna 207 d’Aviation Sans Frontières dont l’hélice a été démontée. (Photo Jean-Pierre Decock)

 
De telles expéditions se faisaient en moyenne une fois par mois et certaines se déroulaient dans une ambiance pour le moins inattendue comme, par exemple, lors d’une intervention sur le Cessna 207 d’ASF à Goma. Les autorités congolaises avaient interdit tout travail de la part des mécaniciens, quels qu’ils soient, sauf Jacques Baudillon qui, pour une raison qui lui échappe, avait fait référence à Bob Minnoye, lequel avait formé le principal responsable congolais et celui-ci lui vouait une telle reconnaissance que Jacques Baudillon put travailler en paix et ne subit plus jamais de contrôles à Goma.
 

Avec le fils de Bob Minnoye aux commandes à Kiewit en août 2011, l’Aeronca Champion OO-MDM construit en 1946 et superbement entretenu par Jacques Baudillon depuis de nombreuses années. (Photo Jean-Pierre Decock)

 
Tâter le manche à balai
Mécanicien avion accompli et unanimement apprécié, Jacques Baudillon se faisait fréquemment taquiner parce qu’il n’avait pas de licence de pilote. De guerre lasse et sur un pari, il entama une formation de pilote privé d’avion avec Guy Noël de l’école BFS comme instructeur. Il commença sa formation en 1982 mais la mécanique lui réclamant le plus clair de son temps et son enthousiasme à manier le manche à balai n’étant pas des plus obsédants, il mit plusieurs années à décrocher sa licence de pilote privé, son examinateur en l’occurrence n’était autre que la célèbre Miss Devleminck. Jacques Baudillon n’a toutefois plus demandé de renouvellement de sa licence de pilote depuis 2004.
 

Vue sur le hangar atelier et le tarmac d’Euro-Sky à Grimbergen. (Photo Jean-Pierre Decock)

 
Il déclarait, avec une légitime fierté, avoir été le formateur de Raymond Cuypers qui, depuis, à créé RAR (Raymond’s Aircraft Restoration), la seule entreprise de Belgique actuellement habilitée à délivrer des certificats de navigabilité aux avions anciens.
 
Lorsque nous avons interviewé Jacques Baudillon le 16 octobre 2012, il déclarait son espoir de trouve un repreneur de son affaire, car il était âgé de 62 ans; pour la retraite « on verra après… ». Il avait promis de rassembler des documents photographiques concernant sa carrière afin d’enrichir le présent article. Mais Jacques Baudillon était un homme très occupé et lorsque nous le rappelions, il s’excusait avec sa gentillesse irrésistible et promettait qu’il allait s’y mettre et regrettait avoir oublié ou ne pas avoir eu le temps. L’article projeté prend, par la force des choses, une allure de nécrologie, mais celle se devait d’être écrite en tant qu’adieu à un Monsieur de bonne compagnie, incontestablement une figure de l’aviation belge.
 

Cérémonie amicale d’hommage et d’adieu à Jacques Baudillon chez Euro-Sky le 6 juillet 2013. Ses cendres, selon sa volonté, ont été dispersées sur l’aérodrome où il repose désormais en paix. (Photo Paul Van Caesbroeck)

 
Jean-Pierre Decock