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SABENA nostalgie ou l’expo au MRAH

Bruxelles, Musée Royal d’Art et d’Histoire du Cinquantenaire, le 29 septembre 2011, c’est le vernissage de l’exposition « Le progrès venait du ciel – Histoire de la SABENA ». La nostalgie était palpable chez les nombreux privilégiés qui y avaient été conviés, dont de nombreux ancien(ne)s de feu la compagnie aérienne nationale, le 10ème anniversaire de sa faillite constituant une des raisons de la mise sur pieds de l’événement.

Comme le précise Marguerite Coppens, instigatrice et commissaire de l’exposition, nombreux sont les témoins de l’histoire de la SABENA, mais aussi de compagnies aériennes belges, qui jalonnent ce parcours. Ils sont révélateurs des progrès fulgurants observés dans les transports aériens des années 20 jusqu’à nos jours, tant d’un point de vue technique que – et c’est moins fréquent – du point de vue du passager…

Marguerite Coppens, qui est par ailleurs Chef de section des collections vestimentaires et textiles du Musée, ne cache pas un certain parti pris d’exposer des uniformes et des vêtements du personnel de cabine: les hôtesses de l’air ont donc été favorisées. Cette approche, toute empreinte de grâce féminine, est un enchantement qui distingue cette exposition d’événements antérieurs, et nul ne s’en plaindra!

Réalisée en 1958, cette photo qui accueille les visiteurs de l’exposition est éminemment symbolique. D’abord, la gestuelle du modèle incite à partir en voyage (symbolisé par le sac SABENA qu’elle tient), ensuite la grâce féminine qui s’en dégage par les vêtements à la mode lors de l’Expo 58 et de la naissance du rock ‘n roll.

L’hôtesse de l’air: tout un symbole!
La SABENA fait, sans conteste, partie de l’imaginaire collectif des Belges et son évocation suscite encore, à l’heure actuelle, une vive émotion chez la plupart de nos compatriotes. Sa faillite provoque encore toujours des sentiments passionnés, tantôt empreints d’indignation, tantôt de nostalgie douce-amère.

Mais la compagnie battant pavillon belge est, pour la vaste majorité de ses passagers, reflétée dans l’image du personnel de cabine, stewards et surtout hôtesses de l’air. La communication de la SABENA, destinée au grand public ou ciblant des publics spécialisés, se fondait sur les équipements, ceux qui lui permettaient de voler ou de fonctionner, mais aussi et surtout sur les hôtesses de l’air dont le rôle d’ambassadrices était flagrant sur les divers matériels publicitaires de la compagnie.

Ceci explique pourquoi une grande et belle photo d’hôtesse des années cinquante est le premier élément iconographique accueillant les visiteurs de l’exposition. A l’intérieur se succèdent vitrines et galeries où dominent les tenues du personnel navigant, lesquelles permettent de voir l’évolution des uniformes d’hôtesses de l’air de 1947 jusqu’à la faillite de la SABENA prononcée en novembre 2001. Outre ceux de la grande compagnie, des tenues et des uniformes du personnel féminin et masculin de cabine de nombreuses autres compagnies aériennes belges enrichissent les armoires vitrés, au demeurant fort bien achalandées: SOBELAIR, DAT (Delta Air Transport), TEA (Transeuropean Airways), EBA (Euro Belgian Airways) et Virgin Express.

Uniformes de personnel navigant pilote de la SABENA des années 40 à 60.

La vaste majorité des tenues exposées provient des collections du Musée Royal d’Art et d’Histoire et seule une faible proportion parmi celles-ci a été prêtée par des tierces parties. Comme on peut le voir, l’uniforme de l’hôtesse de l’air s’est initialement inspiré des tenues militaires, à l’instar de celles du personnel navigant masculin, après tout, c’était assez normal dans la seconde moitié des années 40, juste après la Seconde Guerre Mondiale. Toutefois, même le visiteur quelque peu distrait ne pourra s’empêcher de constater que dès la fin des années 50, la mode s’en est mêlée pour devenir dominante dès la fin des années 60 et croître et embellir au fil du temps. Ce phénomène est attesté par les griffes de grands noms de la haute couture qui se sont ingéniés à rendre les hôtesses de l’air plus pimpantes et plus que jamais ambassadrices de leur compagnie aérienne.

A gauche, le tout premier uniforme d’hôtesse de l’air de la SABENA en 1947 et, à droite, la version protée à partir de 1955.
Cinq des onze femmes pilotes, commandants de bord ou premiers officiers, volant à la SABENA en 1989.

Jalons insolites du progrès aérien.
Si, comme dit précédemment, il y a un certain parti pris dans l’exposition en faveur des uniformes du personnel de cabine, il y a bien d’autres éléments offerts à la curiosité des visiteurs, lesquels permettent de réaliser à quel point l’évolution du transport aérien a été fulgurante au cours des quelques décennies de son existence.

De prime abord, les objets les plus insolites sont les sièges mis à disposition des passagers des avions. Des origines jusqu’à présent, les maîtres mots en la matière sont légèreté et solidité et, dans une certaine mesure, confort. On peut donc évaluer l’ampleur du développement depuis le fauteuil de rotin suranné des années 20 jusqu’au siège hi-tech avec écran vidéo incorporé de la classe affaires des Boeing et autres Airbus contemporains. L’enfilade des sièges, pratiquement tous fabriqués dans les ateliers spécialisés de la SABENA, part du rotin pour passer aux sièges rembourrés des années 30 (Fokker F.VII et SM 73), dont celui avec une ceinture de sécurité (dans les Junkers 52 et une nouveauté à l’époque) pour aboutir aux fauteuils réglables des premiers avions de ligne à réaction et ainsi mesurer le progrès accompli pour assurer les arrières des passagers!

Combinaison de cuir pour pilotes de la fin des années 20, époque où les cockpits étaient ouverts à tous les vents. Derrière, une hélice quadripale de moteur de Handley Page HP W8 b (bimoteur) ou W8f (trimoteur) et, à droite, un siège en rotin comme ceux de ces types d’appareils mis en service à partir de 1923.

Parallèlement aux sièges, de nombreuses maquettes en écorché (laissant voir l’aménagement intérieur de l’appareil) balisent également l’évolution sensationnelle des avions utilisés dans le transport aérien. Les plus surprenantes sont le trimoteur Savoia-Marchetti SM 73 de 1935 avec, aux extrêmes, le légendaire Concorde supersonique dont les deux options pries par la SABENA ne se sont jamais concrétisées en commandes fermes.

Une maquette de trimoteur Savoia-Marchetti SM 73 de 1935 avec écorché révélant l’équipement intérieur de l’appareil.

Les organisateurs n’ont pas oublié les hélicoptères de la SABENA. L’opérateur national fut en effet la première compagnie aérienne au monde à mettre sur pieds un réseau de lignes régulières desservies par hélicoptère. Depuis l’héliport de l’Allée Verte à Bruxelles (aujourd’hui disparu) ou l’aéroport de Melsbroek/Zaventem, les Sikorsky S-55 et ensuite S-58 emmenèrent maints passagers dès 1953 vers des destinations en Belgique ou dans les pays limitrophes sur des distances inférieures à 300 km. Le réseau hélicoptère fut abandonné en 1966, quoique la SABENA poursuivit l’utilisation de voilures tournantes pour le travail aérien (et non plus le transport de passagers), ce qu’elle faisait déjà depuis le début des années 50 et notamment en Afrique (Congo Belge).

Le Concorde, avion de légende, ici en maquette aux couleurs de la SABENA qui avait pris une option sur deux exemplaires au milieu des années 60, mais celle-ci ne fut jamais commuée en commande ferme.
Maquette de Sikorsky S-55 et la carte rappelant que la SABENA fut, dès 1953, la première compagnie aérienne au monde à exploiter un réseau de lignes régulières par hélicoptère.

SABENA et les arts dits mineurs
Dans le très vaste panorama qu’embrasse l’exposition, de nombreux objets grand public sont également présents. Ils ne sont banals qu’en apparence car, de fait, ce sont des objets d’art, fussent-ils d’arts mineurs, comme les affiches par exemple. L’affiche était un support de communication particulièrement prisé au milieu du 20ème siècle et les graphistes qui les créaient étaient souvent des artistes dans toute l’acception du terme, particulièrement en Belgique. C’est certes le cas de Dohet qui a créé au tout début des années 50 l’affiche mondialement appréciée de l’hôtesse de l’air avec le bébé dans les bras sur fond de tarmac avec DC-6 et le slogan « Avec la SABENA, vous êtes en bonnes mains ». L’impact de cette affiche est toujours fort à l’aube du 21ème siècle. On se souviendra encore des affiches jalonnant les routes menant de Belgique vers la Côte d’Azur dans les années 50/60 et qui proclamaient « Avec la SABENA, vos y seriez déjà! ». Celles-ci, de même qu’une très belle sélection d’affiches des années 60 et 70 aux graphismes modernistes émaillent l’exposition de superbes touches de couleur.

La superbe affiche de 1950 créée par Dohet, formidable vecteur d’image pour la SABENA, dont l’impact publicitaire est toujours manifeste un demi-siècle plus tard.

La bande dessinée, le 9ème art où les Belges excellent, se devait de figurer aussi dans l’exposition avec la création du dessinateur François Walthéry: Natacha, l’hôtesse de l’air la plus sexy de la planète. Plusieurs de ses albums sont consacrés aux débuts des liaisons aériennes de la SABENA sur Fokker F.VII trimoteurs des années 30, grâce au procédé du flash back sur les parents de Natacha et d’autres protagonistes de la série.

Hôtesse portant l’uniforme de 1973 à côté d’une Caravelle VI N avec paroi en plastique transparent montrant la disposition des sièges dans ce biréacteur mis en service à partir de 1961 à la SABENA.

Les jeunes filles des années 50 étaient férues des aventures de l’hôtesse de l’air Sylvie, un personnage récurrent dans la collection Marabout Mademoiselle des Editions Gérard à Verviers; le pendant Marabout Junior pour les garçons offrait de nombreux ouvrages consacrés à l’aviation de même qu’aux aventures à répétition du célèbre Bob Morane.

Enfin, les ados de la seconde moitié des années 50 se rappelleront (avec un soupir) des chromos de très bonne facture consacrés à l’aviation civile belge et surtout à la SABENA présents dans chaque bâton de chocolat Jacques. Collés dans l’album idoine, ces images fournissaient une formidable documentation sur le sujet.

SABENA et les arts mineurs: bande dessinée, livres pour les jeunes et albums avec chromos offerts par le chocolat Jacques dans les années 50.

Si la SABENA fut de tous temps très présente dans les arts mineurs (et donc populaires), elle le fut aussi dans les arts majeurs: en effet, à l’occasion du 50ème anniversaire de sa fondation (1973), la compagnie nationale sollicita le célèbre peintre surréaliste belge René Magritte. Celui-ci créa pour l’occasion le tableau « L’oiseau du Ciel », œuvre dont la puissance évocatrice et la grande beauté sont unanimement reconnues et appréciées dans le monde entier.

SABENA et les arts majeurs: le fameux tableau « L’oiseau du ciel » dû au peintre surréaliste belge René Magritte. Cette œuvre devint, en quelque sorte et à bon escient, le logotype de la compagnie nationale.

« SABENA, le progrès venait du ciel » est une exposition multifacettes consacrée au transport aérien belge qui se savoure de bout en bout, un pur moment de bonheur pour les passionnés d’aviation autant que pour les profanes: courez-y!

Texte et photos: Jean-Pierre Decock

Renseignements pratiques:
Musée Royal d’Art et d’Histoire du Cinquantenaire (attention: ne pas confondre avec le Musée Royal de l’Armée, tout proche!). Accessible tous les jours, sauf les lundis et jours fériés, du 30 septembre 2011 au 26 février 2012. Prix d’entrée: de 3 à 8 € par personne. Le gros livre de 250 pages – dénommé catalogue – publié par Borgerhoff & Lamberigts est un excellent achat et ne coûte que 29,95€ (au Museumshop ou dans toutes les bonnes librairies du Royaume).

Tous les détails sur www.mrah.be