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Piratage du vol SN571

Bruxelles, le 8 mai 1972 : la veille, la SABENA avait effectué sa première liaison avec Kinshasa par le tout nouveau Boeing 747 Jumbo Jet et, en ce beau lundi précédant le congé de l’Ascension, les passagers du vol SN571 embarquaient à bord du Boeing 707 immatriculé OO-SJG à destination de Tel-Aviv-Lod en Israël via Vienne-Swechat.<--break->

Les 10 personnes composant l’équipage étaient déjà à leur poste : les hôtesses de l’air Edith Willems, Alice Hahergel, Monique Laroy et Nicole Decraene ainsi que les stewards (ou commis de bord comme on disait à l’époque) Hubert Van Reckem et François Van der Veken s’affairaient en cabine à accueillir les passagers ou préparaient les divers services à leur rendre avant le décollage. Dans le cockpit, le mécanicien de bord Camille D’Hulster était accompagné du chef mécanicien volant de la SABENA, Georges Tacquin, qui était à bord pour effectuer un contrôle périodique; ils secondaient le 1er officier Jean-Pierre Herinckx et le commandant de bord Reginald Levy dans le long et indispensable exercice de la check-list. Le commandant fêtait ce jour-là son 50ème anniversaire et son épouse Dora était à bord, leur intention étant de le fêter dignement le soir même à Tel-Aviv.

L’OO-SJG sur le tarmac enneigé de Zaventem à la fin des années 60. (SABENA/Archives Frans Van Humbeek)

Le Boeing 707 ferma ses portes et s’ébroua pour le taxi vers la piste d’où il décolla sans incident, l’avion mit le cap sur Vienne et atteignit son altitude de croisière. Tout allait pour le mieux, la routine quoi… et pourtant !

Le drame se noue
Et pourtant, deux terroristes palestiniennes de l’organisation Septembre Noir avaient embarqué à Bruxelles et avaient frauduleusement introduit à bord du Boeing 707 des revolvers en pièces détachées dans leurs trousses de maquillage, des grenades à main dans des boîtes de talc et des explosifs dans leurs sous-vêtements. Lors de l’escale de Vienne, deux autres terroristes, dont le chef du commando, avaient embarqué à leur tour. Septembre Noir était un mouvement d’activistes palestiniens violent et criminel né l’année précédente dans la foulée de la liquidation par les Jordaniens des fedayin palestiniens en septembre 1970. Jusque-là, ce groupe ne s’en était pris, avec férocité  il est vrai, qu’à des ressortissants et diplomates jordaniens.

A la verticale de Sarajevo, l’un des terroristes brandissant un pistolet envahit la cabine de pilotage où l’hôtesse, qui venait de servir du café aux pilotes, s’évanouit sur le coup, ce qui amena une certaine confusion défavorable à l’intrus qui fut bientôt dissipée lorsque le terroriste déclara qu’il prenait le commandement de l’appareil. Les trois autres pirates, deux jeunes femmes et un homme, contrôlaient la cabine, un revolver dans une main, une grenade dans l’autre et une ceinture d’explosifs autour de la taille, de même qu’ils disposèrent deux sacs avec des charges explosives, de 12 et 3 kg respectivement, bien réparties dans l’espace dévolu aux passagers. Du reste, l’un de ceux-ci fut ciblé par les pirates de l’air, car portant une kippa, et envoyé à l’arrière de la cabine avec un bâton de dynamite qu’il dut garder entre les jambes.

C’est en survolant la frontière entre la Yougoslavie et la Grèce que le 1er officier Jean-Pierre Herinckx donna par radio le premier ETA (Estimated Time of Arrival) à Tel-Aviv et signala que l’avion était sous le contrôle de pirates de l’air, lesquels voulaient effectivement Lod comme destination. La tension dans le poste de pilotage était à son comble, mais l’équipage gardait son sang-froid et parvint même à temporiser la nervosité excessive de son indésirable accompagnateur. Quelques heures plus tard, le Boeing 707, qui était resté en contact radio permanent avec la tour de contrôle de Lod, rejoignait le vent arrière de la piste 33 et s’y posait. L’avion fut immédiatement tracté à l’écart sur une piste désaffectée. Un conseil de crise israélien présidé par le ministre de la défense Moshe Dayan était déjà sur place une heure avant l’atterrissage, grâce aux nombreux échanges radio entre l’appareil et le sol. Le Général borgne Moshe Dayan était entré dans la légende en tant que chef d’état-major, lorsque les blindés israéliens avaient effectué une percée fulgurante dans le Sinaï en novembre 1956. Il prit sur lui de diriger les négociations en gardant le contact en permanence avec les pirates de l’air mais aussi le gouvernement et le premier ministre, Madame Golda Meir.

Photographie prise de loin avec un objectif normal du Boeing 707 OO-SJG immobilisé à l’écart à Tel-Aviv-Lod le 9 mai 1972. (Archives JP Decock)

Angoissante attente
Dès que le Boeing 707 fut immobilisé, les équipes israéliennes au sol en dégonflèrent les pneumatiques et vidangèrent le liquide de frein des roues pour empêcher toute tentative d’envol qui aurait inopinément été décidée par les terroristes. Une longue et angoissante attente commençait…

Le soir était tombé et les terroristes de Septembre Noir firent savoir leurs exigences. Tout d’abord, ils avaient une liste de 317 congénères enfermés dans les geôles israéliennes qu’ils voulaient voir libérés pour leur permettre ensuite de gagner Le Caire en Egypte. Dès la fin de cette opération, un code transmis par les représentants de la Croix-Rouge amènerait les pirates bénéficiant d’un sauf-conduit à s’enfuir et à libérer leurs otages à Lod. En cas de refus, les fedayin menaçaient de faire exploser l’avion avec tous ceux qui s’y trouvaient en début de nuit. La tension à bord était au zénith…

Le 9 mai à 16 heures, l’assaut du Boeing 707 piraté est donné par le commandant israélien de 18 personnes revêtues de la blouse blanche de technicien. Ce coup de main audacieux mit fin à la prise d’otages. (Thérèse Halasseh)

Entre-temps, à Bruxelles, la SABENA décida d’un vol spécial pour amener des journalistes ainsi qu’une délégation officielle belge pour négocier avec les preneurs d’otages, ce qui eut la faculté de les calmer quelque peu et les inciter à renoncer temporairement à leur funeste projet. Le commandant et le 1er officier discutèrent avec celui qui les menaçait et proposèrent aux terroristes de transmettre par radio la liste, longue de 317 noms, des prisonniers à libérer afin que les officiels israéliens à la tour puissent prendre les actions qui s’imposaient. Mais, comme les noms arabes étaient souvent compliqués à prononcer, il fut fait appel à Georges Tacquin qui avait longtemps vécu au Maroc ainsi qu’à une des hôtesses d’origine marocaine, lesquels parlaient fort bien arabe. La longue et fastidieuse énumération débuta vers minuit et dura jusque 3 ou 4 heures du matin; elle eut l’avantage de monopoliser l’attention des terroristes pendant un bon bout de temps.

Durant cette longue nuit, Jean-Pierre Herinckx entretint une longue conversation avec l’une des terroristes qui lui expliqua avoir fait des études d’infirmière au Liban, puis s’était établie pour deux ans en Belgique avant le coup de force dont elle faisait maintenant partie. Elle lui dit comment les armes et les explosifs furent embarqués clandestinement et lui prépara même du thé pour lequel le 1er officier ne tarit pas d’éloges ; c’était quasiment un début d’amitié… Un des fedayin lui révéla même leur intention, à savoir que le Boeing rallierait Le Caire non sans avoir préalablement effectué un passage en rase-mottes au-dessus de Jérusalem, ce à quoi J.P. Herinckx rétorqua que c’était un de ses rêves secrets de survoler la ville sainte, commentaire qui lui valut une certaine sympathie de la part du terroriste.

Sur l’aile du Boeing, l’une des terroristes blessée tente de s’échapper mais est rattrapée par un commando israélien. (Thérèse Halasseh)

Le vol SABENA spécial organisé à Bruxelles par Norbert Niels se posa à Tel-Aviv à 7 heures du matin, ce qui donna un soubresaut d’espoir aux pirates de l’air et du répit aux otages. Les fedayin acceptèrent du ravitaillement en eau et en nourriture et laissèrent même venir des représentants de la Croix-Rouge, dont l’un demeura à bord. Les Israéliens exhibèrent même de faux prisonniers comme gage de leur bonne volonté afin de mieux leurrer les Palestiniens. Les autorités israéliennes n’avaient en fait aucune intention d’accéder aux desiderata des terroristes. Les négociations commencèrent à s’enliser et les preneurs d’otages redevenaient anormalement nerveux.

C’est alors que le commandant de bord, Reginald Levy, leur proposa d’être leur porte-parole le plus convaincant et put ainsi quitter le Boeing assiégé le mardi à midi muni d’un échantillon des explosifs comme pièce à conviction. Il rejoignit la tour pour tenter de « convaincre » les Israéliens. Reginald Levy fit un rapport très détaillé de la situation aux autorités et décrivit la disposition des Palestiniens et l’emplacement des explosifs mais expliqua surtout que les issues de secours n’étaient pas entravées par des sièges. Moshe Dayan lui promit de réparer l’avion et de faire venir les prisonniers réclamés jusqu’à l’aéroport. C’est ce que déclara Reginald Levy aux terroristes une fois qu’il avait regagné son Boeing, un autre avion fut même amené à proximité pour emmener les prisonniers libérés jusqu’au Caire…

Le commandant de bord du Boeing 707 OO-SJG, Reginald Levy, interviewé  peu après la libération des otages. (AP)

Assaut final
 Le climat à bord du Boeing autant qu’au sol était pour le moins fébrile. Le commandant Levy avait rendu compte de sa mission et, en fonction de ses dires, les pirates de l’air acceptèrent la venue de techniciens pour réparer le Boeing de la SABENA et le remettre en état de vol. Une fois ce message d’accord transmis aux autorités, les Israéliens envoyèrent deux véhicules avec 18 techniciens revêtus d’une combinaison blanche. Arrivés à proximité de l’avion, les fedayin les firent stopper et demandèrent à Reginald Levy et à Georges Tacquin  de descendre de l’avion et d’aller vérifier que les nouveaux arrivants n’étaient pas armés. Sur le tarmac, ceux-ci fouillèrent ostensiblement les techniciens (en fait des commandos israéliens déguisés comme tels) et palpèrent le revolver que chacun portait sous ses vêtements avec, juste à côté, une lampe de poche; Georges Tacquin en extirpa une lentement et la brandit vers les hublots derrière lesquels se tenaient les terroristes qui n’y virent que du feu. Comme il le rappela ensuite, il fut étonné qu’ils n’aient pas, contrairement à lui, remarqué que tous les techniciens étaient chaussés des mêmes brodequins tout ce qu’il y a de plus militaire ! Des techniciens, parmi lesquels Ehud Barak, actuel ministre de la défense d’Israël, montèrent sur les ailes et les passerelles.

Revenu à Zaventem, l’OO-SJG est photographié dans le hangar 1 ; ce Boeing 707 fut revendu début 1977 à Israel Aircraft Industries et fut immatriculé 4X-BYM. (SABENA/Archives JP Decock)

A 16 heures, sur un coup de sifflet et comme un seul homme, ils pénétrèrent dans l’avion par les issues normales et de secours qu’ils avaient fait pivoter sur leurs gonds. Ils firent feu sur les terroristes, tuant les deux hommes qui avaient fait usage de leur arme; ils blessèrent l’une des jeunes femmes et capturèrent l’autre intacte et sans que l’un d’eux ait pu actionner sa ceinture ou les sacs bourrés d’explosifs ou encore jeter les grenades qu’ils ou elles s’étaient ligotées aux poignets à l’aide de fils électriques… L’assaut proprement dit n’avait duré qu’une minute trente secondes !

Reginald Levy jadis (à droite) en tant qu’élève pilote sur Stearman PT-17 à Albany en 1941 (USA) et maintenant (à gauche) à bord d’un PT-17 durant l’été 2009 en Angleterre, alors qu’il était âgé de 87 ans, soit un an avant son décès. (R. Levy) 

S’il n’y avait pas de victimes parmi les otages et l’équipage, il fallut déplorer trois passagers blessés, soit deux blessés légèrement en évacuant l’appareil et un troisième, une jeune femme grièvement blessée par balle à la boîte crânienne, car elle avait eu la malencontreuse idée de se lever durant la fusillade au lieu de se jeter à terre. Elle décéda malheureusement une semaine plus tard. Trois des assaillants furent également légèrement blessés. Jean-Pierre Herinckx vécut un ultime moment extrêmement désagréable en évacuant le poste de pilotage par une trappe aménagée juste devant le train d’atterrissage avant; le chef du commando, Ehud Barak, l’aperçut et, croyant qu’il s’agissait d’un terroriste prenant la fuite, fit feu mais le manqua de peu et la balle de revolver alla s’encastrer dans un « circuit breaker ». Ehud Barak lui confia quelques jours plus tard, lors de la réception officielle de l’équipage par le gouvernement israélien, qu’il n’avait jamais été aussi heureux d’avoir loupé son tir !

Cet événement dramatique eut toutefois une conclusion heureuse, mais on avait frisé la catastrophe. Israël avait eu raison de ne pas céder au terrorisme et avait bien maîtrisé cette situation terrible. Un grand dîner, présidé par le premier ministre Golda Meir, fut donné en l’honneur de l’équipage de la SABENA dont le sang-froid et la capacité à gérer la crise avaient contribué à l’heureuse issue de cet épineux problème. L’équipage ramena tranquillement le Boeing 707 OO-SJG à vide quelques jours plus tard à Bruxelles.

Juste avant le vol retour vers Zaventem, de gauche à droite : Reginald Levy (commandant), Jean-Pierre Herinckx (1er officier), Edith Willems (hôtesse), Camille D’Hulster (mécanicien de bord) et François Van der Veken (chef de cabine). (SABENA)

Depuis lors, la SABENA n’eut plus à subir de piraterie aérienne, bien que le phénomène prit, hélas, beaucoup d’ampleur au plan mondial, engendrant de plus en plus de mesures drastiques et de contraintes sécuritaires pour les passagers aériens ainsi que de nombreux drames, dont le sinistre point culminant fut atteint le 11 septembre 2001…

Jean-Pierre Decock

Vifs remerciements à Jean-Pierre Herinckx pour ses nombreuses informations et discussions au sujet de ce détournement qu’il a vécu aux premières loges.