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Ailes de la contrebande en Belgique

Bruxelles, le 1er février 2015 : la mémoire nous joue parfois des bons tours et je me suis souvenu, de façon inopinée, de ce que Jean Booten –co-fondateur du musée de l’air de Bruxelles avec Mike Terlinden – me racontait au début des années 70, c'est-à-dire peu après l’aménagement du site afin que le public puisse accéder au grand hall du Musée Royal de l’Armée au Cinquantenaire où étaient exposés les avions. Il s’agissait d’un vol de contrebande au-dessus de la Belgique et, en poussant l’évocation un peu plus loin, je me suis souvenu qu’en tant que jeune pilote au Gentse Universitaire Vliegclub, je fréquentais assidûment l’aérodrome de Gand Sint-Denijs-Westrem et qu’un autre cas insolite s’y est présenté à la même époque. Par le plus grand des hasards, il s’agissait dans les deux cas d’avions britanniques et de pilotes anglais et de vols de contrebande avec des références à des figures ou des dieux de la Grèce ou de la Rome antiques. En voici la relation selon le récit des témoins de l’époque.

Le messager d’Eros
Par un beau jour de 1969 (l’année érotique, comme disait la chanson) le Miles Messenger immatriculé G-AKIS effectuait un long vol au départ du Danemark à destination du nord-est de la France. Malheureusement, le pilote avait mal calculé sa consommation de carburant ou n’avait pas vérifié si les pleins avaient été faits avant son départ, tant et si bien qu’en survolant la région namuroise, il fut victime d’une panne sèche. Heureusement, la zone survolée ne manquait pas de prés et de champs dégagés propices à un atterrissage forcé et le pilote posa impeccablement son petit monomoteur à trois dérives sans le moindre accroc. Il avait repéré, peu avant l’incident, une grand route avec une station service. Il empoigna un bidon et se résolut à aller chercher de l’essence pour qu’il puisse quitter les lieux et rejoindre un aérodrome. Vu que l’endroit était absolument désert, sans habitations à proximité, il se dit qu’il pourrait effectuer son dépannage et repartir ni vu, ni connu.
 
Tout atterrissage en campagne requiert un constat de la gendarmerie ou de la police, nul pilote ne l’ignore. De plus, nombreux sont les pilotes contraints à l’atterrissage forcé à croire qu’ils sont seuls « à mille miles de toute région habitée » et qui ont vu surgir, comme sortis de nulle part, des grappes d’individus dans le quart d’heure qui suivait leur mésaventure. Le Messenger G-AKIS n’échappa pas à la règle. Bientôt, une cohorte de gens et de gendarmes se pressa près du petit avion. Les pandores, curieux et suspicieux comme à l’accoutumée, vérifièrent l’habitacle de l’appareil et y découvrirent plusieurs bobines de films qu’ils saisirent, de même qu’ils emmenèrent le pilote au poste une fois qu’il fut revenu sur les lieux avec son bidon d’essence et avoir constaté, avec stupéfaction, que la foule s’agglomérait autour de son zinc.
 
Il s’avéra que la cargaison était constituée de films pornographiques, ce qui était illicite et punissable à cette époque. En effet tout commerce ayant trait à la pornographie était, encore à la fin des années 60, officiellement interdit et sévèrement réprimé, malgré que les états scandinaves, dont le Danemark, figuraient parmi les pionniers de la tolérance en la matière et étaient réputés comme producteurs de ces films très recherchés plus au sud en Europe. Une telle situation de nos jours, soit quarante ans plus tard, ferait plutôt sourire, vu l’évolution des mœurs…
 

Le Miles Messenger tout aluminium avec une ligne de parement rouge, comme à sa sortie d’usine, photographié en Angleterre en 1960. (Archives Jean-Pierre Decock)

 
Bref, l’avion fut saisi, amené à l’aérodrome de Namur-Temploux où il fut mis sous scellés sans que qui que ce soit ne vienne ni le réclamer, ni payer l’amende permettant de lever les scellés. C’est alors qu’apparut Jean Booten qui allait fouiner dans (et surtout derrière) les hangars des aérodromes de Belgique afin de récupérer tout avion à l’abandon ou à l’état d’épave pour le faire entrer dans les collections du tout nouveau musée de l’air de Bruxelles officiellement constitué en 1970. Il dégotta le Miles Messenger G-AKIS toujours en bon état malgré certaines déprédations et négocia habilement avec les diverses autorités pour obtenir le prêt ou la garde à long terme d’appareils sous séquestre (ce qu’il réussit, d’ailleurs, à de nombreuses reprises). C’est ainsi que le G-AKIS fut exposé plusieurs années (c’était encore le cas en juillet 1975) dans le hall de la section air du Musée Royal de l’Armée avant d’être démonté pour faire de la place à d’autres avions et convoyé au dépôt/réserve de Vissenaken et, plus récemment, vers celui de Landen.
 

Le Messenger démonté au Musée de l’Air de Bruxelles après y avoir été exposé au milieu des années 70. (Photo Yves Duwelz/AELR)

Ce qui reste du Miles Messenger G-AKIS photographié au dépôt de Vissenaken le 23 septembre 2010; derrière celui-ci, le Percival Prentice OO-OPO. (Photo AELR)

 
A l’époque des faits relatés, le Miles M38 Messenger 2A sorti d’usine en 1947 était immatriculé au nom d’un certain Mr Porter de Leicester de juillet 1948 à juin 1955, puis à John Goldborough de juillet 1955 à mai 1969 et enfin à Robert Jaffe d’Elstree en juin 1969. L’appareil fut retiré définitivement du registre britannique le 24 février 1970. C’est ainsi que l’avion d’Eros, le dieu grec de l’amour (Cupidon chez les Romains), représenté par un angelot ailé avec un arc prêt à décocher une flèche, ou du moins le transporteur d’objets érotiques illicites, a finalement atterri au Musée de l’Air Belge.
 
Le prospecteur de Mercure
Dans la mythologie romaine, Mercure (Hermès chez les Grecs anciens) est représenté avec des sandales ailées et est le dieu du commerce, des voyages, des brigands et des voleurs et la référence à cette déité s’avère fort à propos avec ce qui suit.
 
En 1968 et 1969, un Edgar Percival EP.9 Prospector immatriculé G-ARTV en Angleterre rendait de fréquentes visite en Belgique en se posant sur divers aérodromes de l’ouest du pays, mais principalement à Gand Sint-Denijs-Westrem. Ce gros monomoteur utilitaire aux formes particulières ne passait pas inaperçu. A la fin des années 60, on s’était habitué aux atterrissages du G-ARTV à Deurne, Ostende et Gand, ce dernier aérodrome proche de la côte offrait toutes les facilités, et particulièrement la douane disponible sept jours sur sept du lever au coucher du soleil et qui était un passage obligé pour tout aéronef provenant de l’étranger. Je me souviens avoir rencontré le pilote de cet EP.9 en 1968 et 1969 à Gand Sint-Denijs-Westrem lorsque j’y allais pour voler. L’individu était d’âge mûr, un peu rondouillard et très jovial et nous n’échangèrent jamais que des banalités. Ce qui était plutôt inhabituel, c’est qu’il quittait toujours l’avion avec une grosse caisse de cigares coincée sous le bras, mais après tout pourquoi pas, dans la mesure où il avait généralement aussi un gros cigare vissé à la bouche. Une grosse limousine l’attendait systématiquement pour l’amener, avec sa caisse de cigares, semble-t-il à Termonde.
 

L’Edgar Percival EP.9 Prospector G-ARTV (ex-XM819 à l’armée britannique) en visite à Deurne le 18 mai 1969. (Photo Guy Viselé)


 
Le manège dura jusqu’à un jour de l’automne 1969 où il fut cloué au sol parce que la douane y avait mis les scellés. Très vite la rumeur circula sur l’aérodrome et au Derby, le café de l’aérodrome que fréquentaient tous les pilotes, que l’Anglais se livrait au trafic de fausse monnaie, en l’occurrence des francs suisses en grosses coupures, et que sa boîte à cigares servait à camoufler ses opérations illicites. Ce qui a marché, étant donné qu’aucun gabelou n’avait demandé à examiner le contenu de la dite boîte à cigares. C’est sur dénonciation qu’il fut finalement pincé.
 
Le G-ARTV fut parqué sur le bord du tarmac face au hangar, juste à côté du baraquement abritant le personnel de la Régie des Voies Aériennes, de la police des frontières et des douanes. La machine y a été immobilisée pendant une année à peu près, mis à part que durant l’hiver 1969-70, Marc Herry qui était pilote professionnel, instructeur au Ghent Aviation Club et examinateur pour l’administration de l’aéronautique, se vit autorisé par les douanes à faire tourner le moteur aux fins de maintenance, tandis que le vol d’essai qu’il escomptait faire lui fut refusé. Les plombs furent à nouveau posés par un douanier et l’EP.9 languit un peu plus longtemps, soit jusque fin septembre 1970 lorsque le litige fut aplani et l’avion récupéré par son propriétaire, un certain Leslie Hornett de Seaford qui l’avait fait immatriculer le 30 janvier 1968. Auparavant, cet appareil avait été l’un des deux évalués par l’armée britannique avec le serial XM819 (numéro de construction 39) puis revendu dans le civil à Steels Aviation C° Ltd de Bristol le 20 octobre 1961 qui le garda jusqu’au 15 février 1962 lorsqu’il reçut l’immatriculation allemande D-ELSA. Il réapparut sur le registre britannique en 1968 avec Leslie Hornett comme propriétaire à l’époque de ses péripéties gantoises ou, plus généralement, belges.
 

Les scellés du G-ARTV viennent d’être rompus à Gand Sint-Denijs-Westrem afin de faire un peu de maintenance moteur durant l’hiver 1969-70. (Photo Danny De Leyn)

 

L’EP.9 Prospector moteur tournant avec, dans le cockpit, Marc Herry à gauche et Tom Nowë, pilote à Gand, dans le siège de droite; à l’extérieur, le douanier qui avait mis le grappin sur les contrebandiers quelques mois plus tôt. (Photo Danny De Leyn)

Rapatrié en Angleterre, il fut acquis en février 1973 par un certain Harold Best-Devereux qui le revendit aux USA le 1er septembre 1977. Le Prospector y fut immatriculé N747JC le 1er août 1987 et y volait toujours lorsque Danny De Leyn, ancien pilote de Gand Sint-Denijs-Westrem et des Flying Legends, discuta avec son propriétaire qui, du reste, l’offrait à la vente fin juillet 2003 à Oshkosh, la grand-messe mondiale de l’aviation générale. Il était immatriculé au nom de Jan M. Christie résidant à Holmen dans le Wisconsin; son certificat de navigabilité a expiré le 11 juin 2013 et l’avion est cloué au sol depuis lors. 

Danny De Leyn pose à côté de l’EP.9 Prospector N747JC proposé à la vente à Oshkosh en juillet 2003. (Photo Danny De Leyn)

 

 
Jean-Pierre Decock
 
Merci à Danny De Leyn et à Guy Viselé qui m’ont fait l’amitié de me prêter des photos de leurs collections.